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interviewBLAST (sur YouTube)· 8 avril 2022 8 min

DÉPOSSESSION : MACRON VA TUER L'HÔPITAL PUBLIC

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Cela ne nécessitait pas toute cette démonstration de force. On aurait pu juste me prendre par le bras et me dire : “Madame, suivez-nous” et j'allais suivre. Je ne suis pas Hercule. "Enlevez votre blouse, enlevez votre blouse !” Non, je n'enlèverai pas ma blouse.

Je m'appelle Farida Cheikh, j'ai 52 ans, je suis infirmière et voilà, c'est à l'hôpital que j'ai découvert les soins, j'ai découvert le prendre soin. J'ai fait de très très belles rencontres qui m'ont encouragée, qui m'ont donné envie de soigner. Après avoir pris soin des patients pendant des années, je me suis rendu compte que les soignants avaient besoin aussi de soins.

Donc, c'est pour ça qu'en ce moment, je suis en train de faire une formation pour être cadre de santé. À l'hôpital, il n'y a pas que les patients qui sont malades. En ce moment, l'hôpital est malade et les soignants aussi sont malades.

Moi, j'estime qu'il me reste encore un peu d'énergie pour m'occuper d'eux. J'ai connu de très très beaux jours à l'hôpital et je me suis rendu compte au fur et à mesure que l'hôpital était en train de mourir, de mourir de l'intérieur. Chaque réforme qui vient, elle affaiblit un peu plus l'hôpital.

Le 16 juin donc 16 juin 2020, après le covid, il y avait eu une manifestation et je suis allée à cette manifestation, comme tous les soignants, pour dire d'accord, vous avez eu besoin de nous pendant un moment. On a été héroïques à un moment parce qu'on était en guerre et on a répondu présent. Tous les soignants étaient là.

Personne n'a compté ses heures. Personne n'a compté ses efforts. Et donc le 16 juin, c'était une manifestation plus que légitime.

Si on ne nous écoute pas aujourd'hui, on ne nous écoutera jamais. On a eu quoi comme revalorisations ? On a eu 183 euros, mais on part d'où ?

On part de très très bas. 183 euros les infirmières ne dépassent pas les 2 000 euros pour la charge de travail qu'elles ont : charge psychologique, charge mentale, épuisement physique, perte de sens. Après la crise du covid, les soignants ont prouvé qu'ils ont fait leurs preuves.

Maintenant, c'est à l'État aussi de faire ses preuves et de leur rendre la pareille. Et donc comme je vous le dis, c'est vraiment c'est la manifestation de l'espoir et on va nous écouter cette fois-ci. La première chose que vous voyez quand on se rend là-bas, c’est le dispositif de police pour des soignants.

On n'est pas armés, on est pour la majeure partie des soignants des femmes. Et pour disperser la foule sans aucune raison apparente, sans rien du tout, ils nous ont nassé et ils ont commencé à lancer des gaz lacrymogènes. J'ai essayé de sortir la première fois, je n'ai pas réussi.

La deuxième fois, j'ai commencé à suffoquer. Après j'ai été prise en charge par les street médics, ils m’ont mis des trucs et tout ça. J'essaye de ressortir pareil, je ne trouvais pas la sortie, j'ai été prise de panique et quand les CRS ont commencé à gazer les soignants pour la énième fois, pour disperser la foule, là, j'ai été vraiment très très très en colère, je ne comprenais pas.

Et j'ai eu ce geste-là, moi je suis une maman, je suis une soignante, je suis cadre de santé. Donc avec ce geste-là, de protection où j'ai pris mes cailloux où moi aussi je proteste, moi aussi j'ai des choses à dire, moi aussi je suis en colère et moi, ma colère est légitime. Elle est justifiée.

Pas comme vos gaz, les gaz n'étaient pas justifiés. Je suis partie au travail le matin du 16 juin, je travaillais, je commençais ma journée à 6 heures. J'ai dit au revoir à mon équipe à 13 heures en disant voilà, je vais à la manif qui m'aime me suive, à demain, et là à 17 heures, ça y est, la manifestation est terminée et en fin de compte, on ne nous a pas écoutés.

Pour moi, ça veut dire que demain, tout va recommencer. La pénibilité va recommencer. Ça veut dire que pour moi, rien n'a changé, qu'on vienne manifester ou qu’on ne vienne pas, ce semblant de liberté qui accroît la colère.

Pour moi, c'est du mépris, c'est du mépris pour la profession, c'est du mépris pour les femmes. Nous sommes 86 % à faire cette profession. Donc c'est bon, allez, vous avez agité vos banderoles, rentrez chez vous maintenant.

Je suis repassé aux Invalides depuis l'arrestation. J'ai toujours essayé de dire que pour moi, j'ai essayé de dire que c'était un non-évènement. C'était une manifestation, c'est passé, mais en fin de compte, je me suis rendu compte qu'il y avait un avant et un après.

C'est un endroit, c'est un très bel endroit de Paris comme un autre. Moi, j'adore Paris, j'adore la Seine et j'ai essayé de dire allez hop, on fait comme d'hab, c'est un non-évènement. Et lorsque j'ai reconnu l'endroit, lorsque j'ai vu l'endroit, il y avait toute cette scène.

Je l'ai revécue comme si on était dans l'instant T, avec cette peur, avec cette vie qui a défilé devant moi, avec cette peur j'ai cru vraiment que j'allais mourir. J'ai cru vraiment que j'allais mourir. Il y avait ce moment-là, qui m'a vraiment, j'étais bouleversée quand j'ai revu la place, deux ans après.

Ce ne nécessitait pas toute cette démonstration de force. On aurait pu juste me prendre par le bras et me dire : “Madame, suivez-nous” et j'allais suivre. Je ne suis pas Hercule.

J'ai fait 24 heures de garde à vue et lorsque j'étais en garde à vue, donc j'ai eu, bien sûr pendant toute la nuit, ça a été : “Enlevez votre blouse, enlevez votre blouse !” Non, je n'enlèverai pas ma blouse, je n'enlèverai pas ma blouse. J'ai refusé d'enlever ma blouse parce que je ne suis pas ici, c'est ce que je leur ai expliqué.

Mon geste était symbolique, vous ne l'avez pas compris. Ce n'est pas de ma faute s’il y a rien sous les casques. Mon geste était très symbolique, vous ne l'avez pas compris.

Et moi, ma blouse, c'est pour ma blouse que je suis ici, dans ce commissariat. Ce n'est pas parce que je suis une délinquante. Donc ça a été la bataille toute la nuit et j'ai réussi et je n'ai pas enlevé ma blouse et je vais continuer à défendre ma blouse tant que je suis là.

Tant qu’il me reste encore de la force, je vais continuer à défendre l'hôpital.

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