Intelligence collective et démocratie - Chloé Santoro
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- Chloé SantoroFait
« L'intelligence collective est une notion dont nous modernes étions jusque récemment peu familiers. »
- Chloé SantoroFait
« Les conditions de ces émergences n'étaient pas maîtrisées, d'autant moins pour des groupes nombreux, ni saisis dans un cadre théorique. »
- Chloé SantoroFait
« L'étude des phénomènes collectifs a plutôt marquée depuis le 19e siècle par des approches hostiles, en particulier au sein de ce qui se concevait à l'époque comme une nouvelle discipline, la psychologie des foules. »
- Chloé SantoroFait
« Les analogies pathologiques prévalents au sein de ce courant théorique ont alors pris le pas sur d'autres approches plus positives des phénomènes collectifs existant aussi à l'époque, notamment autour des questions liées au syndicalisme. »
- Chloé SantoroFait
« Au 20e siècle, le phénomène totalitaire a plutôt confirmé les pires craintes sur les comportements des foules et même si on a pu entendre par la suite d'autres voix du côté de la sociologie, des mouvements sociaux notamment, c'est une approche essentiellement agoraphobe qui a prévalu jusque récemment pour reprendre la formule de Francis Dupideri. »
- Chloé SantoroFait
« Mais voilà que dans notre 21e siècle, la foule réémerge sous un aspect plus ambivalent et incluant des phénomènes perçus comme positifs. »
- Chloé SantoroFait
« Certains outils développés grâce à internet ont certainement joué un rôle majeur dans ces déplacements. En particulier les logiciels libres ou certains outils collaboratifs comme Wikipédia. »
- Chloé SantoroFait
« En France, la chaîne YouTube Fulloscopie a aussi beaucoup contribué à éveiller l'intérêt du grand public pour ces questions. »
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L'intelligence collective est une notion dont nous modernes étions jusque récemment peu familiers. Bien sûr, il ne s'agit pas de dire que l'expérience moderne ne fournit aucun exemple de groupes occasionnellement intelligents. [grognement] Mais les conditions de ces émergences n'étaient pas maîtrisées, d'autant moins pour des groupes nombreux, ni saisis dans un cadre théorique.
L'étude des phénomènes collectifs a plutôt marquée depuis le 19e siècle par des approches hostiles, en particulier au sein de ce qui se concevait à l'époque comme une nouvelle discipline, la psychologie des foules. Les analogies pathologiques prévalents au sein de ce courant théorique ont alors pris le pas sur d'autres approches plus positives des phénomènes collectifs existant aussi à l'époque, notamment autour des questions liées au syndicalisme. Au 20e siècle, le phénomène totalitaire a plutôt confirmé les pires craintes sur les comportements des foules et même si on a pu entendre par la suite d'autres voix du côté de la sociologie, des mouvements sociaux notamment, c'est une approche essentiellement agoraphobe qui a prévalu jusque récemment pour reprendre la formule de Francis Dupideri.
Mais voilà que dans notre 21e siècle, la foule réémerge sous un aspect plus ambivalent et incluant des phénomènes perçus comme positifs. Certains outils développés grâce à internet ont certainement joué un rôle majeur dans ces déplacements. En particulier les logiciels libres ou certains outils collaboratifs comme Wikipédia.
On a découvert alors que les grandes masses humaines formées virtuellement sur internet étaient capable de coopérer et de produire dans certains cas un saut qualitatif en terme de compétences ou de récolte d'information. En France, la chaîne YouTube Fulloscopie a aussi beaucoup contribué à éveiller l'intérêt du grand public pour ces questions. Euh mais ce n'est pas seulement notre regard qui change.
Des travaux scientifiques ont apporté de nouvelles informations sur certaines capacités épistémiques des foules ou des groupes passés jusque-là inaperçus. Elles sont de deux types : agrégatifs et délibératifs. C'est le second type qui va nous intéresser plus particulièrement.
Mais puisque les prouesses agrégatives du grand nombre sont souvent ce qu'on met en avant à tort à mon avis comme manifestation d'intelligence collective, on va commencer par en dire un mot et sans aucun doute, ces expériences sont très intéressantes. Tout a commencé avec le bœuf de Galton à l'orée du 20e siècle en Angleterre à une foire agricole. Vous connaissez peut-être cette histoire, elle est connue avec l'intention de prouver le contraire.
Sœur Francis Galton a fait voter la foule de plusieurs centaines de personnes qui étaient réunies ce jour-là et il a découvert qu'elle était capable entre guillemets d'estimer à quelques kilos près le poids total de ce bœuf découpé et exposé. Le même type d'expérience a été plus récemment mainte fois reproduit avec le poids ou le nombre d'un élément quelconque comme par exemple des graineries dans un bocal transparent. On trouve en particulier aux États-Unis un intérêt marqué pour ces expériences depuis les années 2000 avec la découverte des marchés prédictifs où des participant par de l'argent sur un dénouement quelconque et la moyenne des prédictions s'avère étonnamment correcte.
Menant toujours à la même conclusion, ces expériences sont perturbantes par leur côté contreintuitif. En droit, tout le monde se trompe mais les erreurs de jugement se compensent et la moyenne tombe juste. C'est c'est ce que certains auteurs appellent le miracle de l'agrégation.
Parallèlement dans un champ distinct et sans lien avec les premiers, on voit se développer depuis les années 80 des recherches et des expérimentations sur la démocratie délibérative qui ont mené à explorer un autre aspect des capacités épistémiques collectives. Cette fois, il s'agit de réunir physiquement des groupes de citoyens et de les mettre dans des conditions quasi idéales pour délibérer de manière approfondie et entre eux aussi égalitaire que possible. On commence par mettre à leur disposition des informations factuelles sur le sujet qu'ils ont à traiter, un sujet souvent complexe et impliquant parfois une dimension de dilemme éthique.
Et on les guide peu à peu dans un processus de réflexion collective visant à se positionner. Ce processus implique la discussion et le débat et même s'il est guidé par ce nouveau personnage du facilitateur, il n'en reste pas moins que le collectif délibérant peut être considéré comme agent de ce processus. Ceci au sens où les multiples occasions de coordination offertes par l'activité délibérative permettent aux membres du groupe d'acquérir une conscience de ce qu'ils sont en train de faire ensemble et une réflexivité sur le contenu de leurs échanges et sur leur fin communes.
Ces expériences délibératives présentent donc un fort contraste avec les dispositifs agrégatifs. Néanmoins, ces expériences bien distinctes, pardon, ont deux points communs. Le premier, c'est de présenter des performances collectives étonnamment bonnes.
Et peut-être que cette dimension d'étonnement en dit plus sur notre ignorance ou sur nos préjugés que sur le phénomène lui-même, comme Galton qui déclarait au sujet de son bœuf qu'il semblait donner, je cite, plus de crédit à la fiabilité du jugement démocratique que l'on aurait pu s'y attendre. Le deuxième point commun entre agrégation et délibération, c'est qu'il s'agit à chaque fois de groupes nombreux de non spécialistes et composés, si on veut, du toutvenant. C'est-à-dire que les individus qui les composent n'ont pas d'importance.
Et je m'excuse de le formuler de cette manière puisque évidemment les citoyennes et les citoyens qui s'engage dans un processus délibératif, ils mettent beaucoup d'eux-mêmes et il ne s'agit pas de dire que ce qu'ils sont personnellement ne comptent pas. Au contraire, c'est cela qui fait la chair de ces dispositifs. Mais ce qu'ils sont individuellement ne compte que par rapport à ce que sont aussi tous les autres.
C'est-à-dire que c'est avant tout la diversité des personnes qui est importante. Hélène Landemore a proposé dans ce sens en 2013 une synthèse théorique de ces deux types de dispositifs aux émergences historiquement distinctes et le facteur commun qu'elle identifie entre ces deux formes radicalement différentes d'intelligence ou ce qu'on nomme ainsi par commodité, c'est la diversité cognitive. Ce concept emprunté à Scott Page de diversité cognitive recouvre une idée en fait assez simple, c'est que vous aurez des façons de penser très différente dans un groupe nombreux et composé d'individus qui appartiennent à des milieux sociaux différents, des générations différentes, des territoires différents et cetera, n'ayant donc pas du tout la même éducation ni les mêmes expériences de vie.
Et c'est donc la diversité de façon de penser résultant de toutes ces différences entre les gens et et leur manière de vivre qui permettra que ce groupe couvre en quelque sorte un champ beaucoup plus étendu d'opinions et d'idées dans sa façon d'aborder un problème en particulier. Cette diversité permettra aussi que les biais présents chez les uns et les autres se compensent en partie et que le groupe arrive à corriger par son équilibre interne les distorsions et habitudes de pensées auxquelles sont sujets non seulement les individus mais les catégories d'individus et à plus forte raison les corps spécialisés. Donc cet équilibre interne au groupe que permet la diversité cognitive ce serait ça en fait l'opérateur de ce qu'on appelle intelligence collective.
Je crois qu'il faut garder précieusement cette idée d'équilibre interne car elle nous met sur la bonne piste et le fait est qu'on est encore loin d'avoir une théorie intégré et satisfaisante de l'intelligence collective. D'abord, il n'est pas du tout clair si on parle ou non de la même chose quand on dit intelligence collective au sujet d'un sondage sur le nombre de graineries contenues dans un bocal [grognement] euh ou au sujet d'un collectif citoyen qui délibère pendant des semaines ou des mois sur un grand sujet de société. On peut donner un exemple le mariage homosexuel, l'avortement ou encore le blasphème qui ont été discutés par les citoyens irlandais en 20123.
En dépit des deux points communs qu'on a mentionné entre les dispositifs agrégatifs et délibératifs, c'est-à-dire la performance constatée et la diversité du groupe, il y a aussi des différences évidentes. Les dispositifs agrégatifs sont ponctuels. Ils portent sur une question factuelle, simple et vérifiable, ce qui n'est pas le cas des dispositifs délibératifs.
Surtout, les votants n'interagissent pas. Ils peuvent d'ailleurs voter chacun derrière son ordinateur de sorte que parler d'intelligence collective ici ne peut être que métaphorique. Le positionnement collectif ne l'est que par l'artifice de l'agrégation, c'est-à-dire par le vote suivi d'un calcul de la moyenne ou de la médiane.
Pour certains auteurs, il est même absolument exclu d'aller plus loin que la métaphore car une étape réellement collective abîmerait le résultat. suivant une idée qu'on trouvait déjà chez Rousseau, du grand nombre de petites différences résultera toujours la volonté générale à condition que les citoyens n'iettent aucune communication entre eux. Donc, un usage métaphorique voire un contre-emploi du terme collectif.
Quant à l'intelligence, elle décrit dans le cas d'un vote un processus qui parvient sans conscience à un résultat objectivement correct, un phénomène statistique en réalité. Elle résulte simplement du fait que la bonne réponse a un avantage statistique. Dans le cas de la délibération, on a affaire à quelque chose de très différent.
D'abord parce qu'il n'y a pas de bonnes réponses, en tout cas pas dans ce sens-là. On va y revenir. Surtout les participants n'interagissent interagissent.
Les relations se développent eux. À partir de là, on ne peut plus considérer uniquement le volet cognitif du problème. Il y a aussi un élément affectif qui entre en ligne de compte et qui va influer sur la manière dont chacun se positionne.
Et on peut dire aussi que la dimension collective de l'intelligence collective qui pourrait être ou ne pas être à l'œuvre dans un tel dispositif n'est plus du tout métaphorique. En tout cas, un groupe réel se construit et chacun de ses membres a une connaissance approximative de ce que pense, veut et fait ce groupe. Laissons donc aux mathématiciens si vous voulez bien pour aujourd'hui en tout cas le problème du miracle de l'agrégation et les foules virtuelles pour nous occuper à partir de maintenant et dans un deuxième temps de cette intervention des processus de positionnement qu'on peut dire véritablement collectif ceux qu'on peut observer dans une assemblée citoyenne.