Conférence/Conferencia Jean-Luc Mélenchon-Jose Mujica (VOSTFR)
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Chapitres
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Affirmations vérifiables (citations exactes)
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« il n'y a pas de crise écologique en tant que cause, mais que la véritable crise est politique, que la crise écologique est une conséquence de la crise politique »
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« Nous avons déchaîné un ensemble de phénomènes qu'aucun pays n'est en mesure de contrôler. Il y a un dieu, le Dieu-Marché. »
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« Deux milliards de dollars par minute sont dépensés en budget militaire dans le monde. »
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« La vie n'a pas été pensée pour travailler. La vie est là pour être vécue, c'est donc quelque chose de beaucoup plus riche. »
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Chers camarades, bonjour. C'est un honneur et un plaisir de revoir quelques vieux visages d'anciens camarades de cette époque de compatriotes, des visages de notre Amérique latine, mais aussi de France, le berceau de la République et des Révolutions qui ont illuminé en grande partie nos rêves et notre formation culturelle. Pour commencer à entrer dans le sujet, je voudrais rappeler qu'il y a environ un an aux Nations Unies nous avons remarqué quelque chose qui nous pousse à penser qu'il n'y a pas de crise écologique en tant que cause, mais que la véritable crise est politique, que la crise écologique est une conséquence de la crise politique.
Et ce parce que cette civilisation qui a commencé à surgir à l'époque avec la Ligue de la Hanse autour du Canal de la Manche (la mer Baltique ndlr) et qui s'est étendue au fur et à mesure au reste du monde avec sa force irrésistible et créatrice, avec sa cruauté, avec sa dose de création de talents et de richesses, avec son écrasement, avec ses conquêtes, avec sa soumission à la pauvreté...
Et il ne s'agit pas d'un phénomène simple, il nous a à la fois causé beaucoup de douleur et nous a plongé dans la soumission, mais nous a également offert une moyenne de quarante ans de vie supplémentaires par rapport au siècle dernier. Ceci est l'histoire du Capitalisme. Nous sommes entrés dans une étape de notre histoire où nous continuons à penser et à sentir les choses comme des Pays.
Pourtant il s'agit ici d'une ombre qui recouvre la planète toute entière avec des formes et des coutumes déterminantes qui s'imposent sur l'ensemble de la planète. Nous avons déchaîné un ensemble de phénomènes qu'aucun pays n'est en mesure de contrôler. Il y a un dieu, le Dieu-Marché.
Et il conduit ce processus de civilisation qui se caractérise comme étant la première globalisation du monde ne comptant pas de direction politique. Cette direction politique, à son époque, Rome l'a eu. L'Empire Chinois l'a eu.
Il s'agit là d'autres exemples de globalisations politiques dans l'histoire. Mais celle d'aujourd'hui n'a pas de gouvernance politique. Les gouvernements des pays centraux se préoccupent d'avantage de voir qui est-ce qui va gagner les élections dans leur pays respectifs.
Voila trente ans que nous savons que nous sommes en train d'agresser l'atmosphère en accumulant du CO2, etc. La science nous a donné tous les paramètres pour s'en rendre compte. Mais il faut maintenant prendre des mesures qui s'appliquent à la planète toute entière.
Et donc, comme nous ne pouvons pas arrêter la machine de l'accumulation, nous parlons maintenant de la "ralentir" Et nous nous préparons maintenant à d'autres types de réponses, mais toujours de marché : nous allons dans les temps qui viennent causer une véritable expansion des activités industrielles ayant pour but de réparer les dommages que nous avons infligés nous-mêmes à l’environnement. Et ce de manière croissante, ce qui s'accompagnera évidemment de son quota d'accumulation capitaliste. Ceci ressemble beaucoup à ce vieux film de Charlie Chaplin où un gamin lançait des cailloux pour casser les fenêtres et ensuite Chaplin venait proposer son service de réparateur de carreaux.
Voici à peu près l'image de la proposition de système qui nous est aujourd'hui présentée...
Ils appellent ça "ralentir"...
Au lieu d'arrêter cette machine destructrice, nous préparons une deuxième machine qui viendrait réparer les destructions de la première. Mais dans tout ceci, nous continuons toujours avec la même logique, et cette logique créé une culture dont nous souffrons et de laquelle nous n'arrivons pas à nous éloigner, une logique où sont inclus même ceux qui ne sont pas d'accord avec ce système. Comme si nous étions des mouches prises dans une toile d'araignée de laquelle nous n'arrivons pas à nous dégager.
Ceci est le poids culturel du capitalisme avec sa société de consommation qui nous envahit de toutes parts. Et nous gaspillons une part fondamentale de nos existences, à faire face à la fausse nécessité d'acheter en permanence. Une incitation à la consommation que nous impose le Marché avec ses techniques publicitaires.
Mais comme il y a une partie de la planète qui n'arrive quasiment pas à consommer et qu'il existe une surcapacité de production, il faut donc forcer la vente dans les endroits où il y a du pouvoir d'achat. Et il faut donc inventer des tas de babioles qui s’abîment rapidement à cause de ce calcul de l’"obsolescence programmée". Parce qu'on a pris l'habitude de tout nommer avec des termes édulcorés.
Par exemple : "dommages collatéraux". Ils jettent une bombe et tuent un tas d'enfant et il s'agit de « dommages collatéraux ». Ce ne sont pas des enfants assassinés.
Tout ce phénomène que j'évoquais détermine le fait que l'on ne fasse pas face de manière solidaire aux problèmes globaux qui touchent l'humanité entière. Je vais être plus clair : je veux évoquer l'incapacité que nous avons à créer les orientations pour promouvoir le monde dit "pauvre" de manière à ce qu'il puisse s'incorporer au monde dit "civilisé" et qu'il accède à un niveau de consommation décent. Au lieu de s'occuper de la pauvreté en Afrique, nous tentons de les retenir pour éviter qu'ils traversent la mer Méditerranée.
Après les avoirs bien exploités, après avoir bien pompé leur plus valu ; qu'ils restent là bas ! Qu'il n'essayent pas de s'aventurer par ici ! Mais la grande aubaine serait de faire le contraire : aller chez eux promouvoir le développement.
Trouver une solution aux problèmes de l'eau dans l'Afrique subsaharienne pour qu’une femme n'ait pas à marcher cinq kilomètres pour deux seaux d'eau. Voila qui serait une cause pour l'humanité globalisée. Car qu'on le veuille ou non, on dépend tous les uns des autres.
Nous sommes tous sur le même bateau et ce bateau s'appelle la planète Terre. Et nous devons commencer à penser en tant qu'espèce animale. Mais au lieu de ça, il y a un nationalisme en Europe qui nous dit : "oui oui, il faut partager, il faut améliorer l'équité des choses... pour les Français en France, pour les Allemands en Allemagne, les autres ils peuvent crever." Mais c'est les autres qui vous nous crever les mains dans les poches !
Ils vont traverser les frontières, ils vont se faufiler et faire ce qu'ils peuvent où qu'ils aillent parce que nous sommes tous sur le même bateau ! Ceci est la civilisation que nous avons créée et nous devons en assumer la charge. Et je dis qu'il s'agit ici de politique, parce que cette question dont je vous parle, qui est pourtant fondamentale, ne compte même pas un lieu attitré pour sa discussion.
Le monde a besoin de la création d'une gouvernance de caractère mondial, avec des dispositions qui soient prises sur l'ensemble de la Terre. On ne peut pas quotidiennement jeter des tonnes de plastique à la mer et après dire "qu'est-ce qu'on fait ?" On ne peut pas continuer à agresser l'atmosphère en vomissant voiture sur voiture en prétendant que tout va bien.
On sait déjà depuis plus de trente ans ce qui va se passer. Alors...
Je crois que l'absence de ces accords est la cause d'un gravissime problème politique touchant l'humanité dans son ensemble : nous avons inventé une civilisation qui n'a pas de tête. Cela ressemble beaucoup à ce monsieur dans une fable qui avait créé grâce à une formule magique une pelle qui retournait la terre toute seule, mais qui n'avait pas l'incantation pour arrêter cette pelle. Eh bien, notre civilisation ressemble beaucoup à cela.
Le problème c'est qu'il n'y a pas de ressources ? Nous n'avons jamais eu autant de ressources ! Jamais jusqu’à présent l'homme n'avait été aussi fort.
Jamais l'humanité n'avait eu les ressources qu'elle a aujourd'hui. Deux milliards de dollars par minute sont dépensés en budget militaire dans le monde. Avec un tel chiffre, prétendre qu'il n'y a pas de ressources...
Il y a des ressources pour changer le climat du Sahara ! On a les ressources pour créer de nouveaux fleuves ! Créer de nouvelles mers dans les déserts.
On a les ressources pour coloniser le plus incroyable. La nature a en son sein un trésor de richesses et de sagesses infinies si l'homme arrive à l'utiliser et à la diriger à bon escient. Il n'y a pas de crise de l'énergie.
La réponse est devant nous ! Nous avons la photosynthèse qu'il nous reste encore à véritablement comprendre. Les capacités de l'Homme sont infinies, mais il faut mobiliser des ressources en faveur de cette humanité et non du négoce.
Pas uniquement du marché. Voila le défi. C'est pour cela que je répète ; je ne suis pas en train de raconter des fantaisies.
J'étais en prison, il y a bien des années maintenant. Quand ils m'ont finalement autorisé à lire, je me souviens parfaitement avoir lu dans des magasines étasuniens de choses comme celles-ci : des choses calculées et pensées par les sciences aux États-Unis, qu'il était possible d'inventer par exemple : un fleuve avec les eaux du dégel de l'Alaska, qui s'écoulerait par le massif des Rocheuses pour ensuite déboucher dans le grand désert mexicain et apporter de l'eau douce en quantité vers la Californie. Des choses comme celle-là se pensaient et se calculaient.
Et elle avait je m'en souviens, à peu près le coût du budget militaire annuel des États-Unis. Je vous parle de choses que j'ai lues écrites par les sciences étasuniennes il y a trente – quarante ans ! Comment est-ce possible qu'aujourd'hui nous soyons en train de nier la possibilité de sauver la vie de milliers d'îles qui vont être englouties par les eaux ? au Bangladesh, aux réductions de territoires... et ne rien faire.
Et ne faire rien d'autre que des conférences, des rencontres internationales qui semblent être programmées par les agences de voyages et les grands groupes hôteliers, où l'on fait d'extraordinaires déclarations mais où après, rien ne se passe, absolument rien. « On ne peut pas augmenter les impôt des riches ! » Il y a des entreprises transnationales absolument gigantesques, il existe des dizaines de fonds d'investissement... qui forment ce que l'on peut appeler « le système financier dans l'ombre ».
Un système financier dans l'ombre où un petit nombre accumule plus de ressources que l'Amérique Latine dans son ensemble. Et on ne sait même pas qui est derrière tout ça ! Et on n'arrive même pas à mettre en place une modeste taxe Tobin aux transactions financières pour essayer de réduire en partie les douleurs de l'humanité.
Et de quel type de problème parle-t-on ici ? De problème de nature politique ! Nous n'arrivons pas à trouver des solutions à cause d'une impuissance de nature politique.
A cause de tout cela, je dois dire que je ne suis pas optimiste. Des fois je me demande si l'être humain ne serait pas arrivé au plafond de ses possibilités. Des fois je me dis qu'il existe ici une preuve que cette bestiole, ce singe étrange, doté d’intelligence, créateur de civilisation, la civilisation étant le plus grand geste de solidarité inter générationnelle accompli par l'humanité.
Si l'on réfléchit un petit peu pour essayer d'affronter notre égoïsme naturel, parce que comme n'importe quel animal, la Nature nous impose une part d’égoïsme pour que l'on se batte pour notre propre existence et pour lutter pour celle des êtres que l'on aime. Et il s'agit là d'un piège de la vie. De la même manière qu'elle nous fournit du plaisir infini dans l'amour pour nous pousser vers la reproduction, elle nous fournit également l’égoïsme en tant qu'outil pour lutter pour la vie même.
En beaucoup de points, la biologie nous gouverne. Mais en même temps la création de conscience, nous permet d'accumuler cet ensemble de connaissances qui composent la civilisation. Un trésor inestimable dont nous avons hérité, depuis ceux qui ont découvert le feu ou inventé la roue en passant par toute la péripétie de la connaissance humaine, qui nous rend possible les facilités de la vie d’aujourd’hui.
Si l'on ferme les yeux et que l'on imagine cet homme contemporain, cette créature contemporaine, avoir du jour au lendemain à vivre sans électricité, sans une quantité de commodités, cela semble quasiment impossible. Tout ceci qu'a construit la civilisation est un trésor dont nous avons l'obligation de prendre soin et de multiplier rigoureusement pour préserver son transfert intergénérationnel, pour le futur même de notre espèce. Il existe un amour pour notre propre vie, mais il existe un autre amour pour notre espèce !
Pour ce qui va perdurer après nous. La civilisation est l'amour intergénérationnel. C'est presque un commandement suprême que nous fait la Nature.
C'est pour cette raison que cet animal, s'il est capable de se gouverner lui même dans les phénomènes qu'il a déclenchés, a je le crois la possibilité un jour de répandre l'humanité à travers l'univers. Je n'ai aucun doute là dessus. De la même manière que Bacon croyait que l'homme pouvait naviguer sous les eaux et d'autres choses de cet acabit, nous n'avons pas besoin d'être un rêveur ou un romancier pour songer qu'un jour l'humanité sera en mesure de coloniser l'univers.
Mais pour ceci il faut d'abord qu'elle survive à son présent. Donc elle ne doit plus réfléchir en termes de pays ou de classe sociale, elle doit commencer à se faire à l'idée d'être une seule et même espèce et à se gouverner en tant que tel, voir les choses en tant que groupe. Nous devons nous rendre compte que les pauvres d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique Latine, ne sont pas des Africains, des Asiatiques ou des Latino-américains, ils font partie de notre humanité.
Nous devons nous rendre compte que nous sommes libres, mais également prisonniers de ce bateau qui s'appelle la Terre et que nous sommes responsables de la vie de cette Terre ainsi que des existences qui nous accompagnent sur ce bateau. Nous devons nous rendre compte que la responsabilité est globale et qu'il s'agit donc ici d'effectuer un geste civilisateur de grande transcendance qui puisse changer les axes de la conduite et de la politique que nous avons eues jusqu'à aujourd'hui. Et qu'il est amer et triste, lorsque l'on s'approche des centres de décision mondiaux, de ceux qui sont responsables d'avoir déchaîné cette civilisation, de se retrouver face à un vide politique si douloureux.
Dans ces Centres il n'y a pas de réponse donnée, il n'existe pas même d'angoisse existentielle pour l'humanité. Dans ces lieux, on ne pense qu'à comment faire pour assujettir ceci ou assujettir cela. Et comment évolue, comment grandit l'économie et les taux et les PIB et comment on partage... et ça donne envie de pleurer et de crier « au secours ».
Parce que nous nous retrouvons avec une civilisation prodigieuse, prodigieuse par les outils qu'elle a su créer. Mais tel un enfant inconscient, elle semble complètement incapable de se rendre compte de la gravité des choses avec lesquelles elle est en train de jouer. Et l'on voit dans tout ça un gaspillage du potentiel de nos scientifiques ainsi que d'autres qui mobilisent leur matière grise pour essayer de contribuer à l'augmentation des taux de profits en mettant en location leurs savoirs au service d'une machine-à-sous d'accumulation de richesse.
Et de temps en temps on se retrouve par hasard avec un vieux, comme moi, de quatre-vingt ou quatre-vingt-dix ans, qui continue d'accumuler et d'accumuler en pensant qu'il pourra emporter tout ça. Je ne sais pas...
Pourquoi je vous dis ceci ? J'ai parlé avec David Rockefeller, 99 ans, il parle espagnol parfaitement bien. Parce que par principe, je parle avec tout aîné que je croise et qui a fait des choses importantes,même s'il s'agit de brutalités, car il a forcément quelque chose à raconter.
J'ai parlé avec Georges Soros. L'incroyable capacité de ces personnes à accumuler toujours plus malgré leur âge m'effraie ! Ils ont un état d'esprit dont ils ne peuvent se libérer.
Ce n'est pas facile. On peut comprendre les addictions avec le tabac, qui nous domine toute la vie, même si nous arrêtons de fumer. De même pour les autres addictions qu'on trouve.
Mais il en existe une à l'accumulation d’argent, qui peut-être symbolise le pouvoir, la vie, la sécurité ou je ne sais quoi...
Et c'est flagrant, mais il y a de tout sur cette Terre. mais il n'y a jamais eu autant de distance, d'inégalités. Cela crée une frustration énorme et jamais il n'y a eu autant de tentations pour vendre son âme au diable pour quelques tristes pièces, comme si cela nous assurait le bonheur ou l'avenir.
Nous sommes, mes chers amis, noyés dans cette culture qui marche à l'accumulation capitaliste. Mais il ne faut pas se leurrer en pensant qu'un jour nous réaliserons une utopie dans laquelle nous serions libres, car cette manière uchronique de réfléchir ne sert qu'à avancer, qu'à construire un collectif, mais elle ne donne pas forcément de réponse immédiate à l'angoisse dont souffrent beaucoup de gens qui ne comptent qu'une seule richesse : être en vie en ce moment. De toutes les richesses qu'il est possible de posséder sur terre, la plus miraculeuse est celle que tu as toi, maintenant et ici : être en vie, avec la capacité de penser et de ressentir.
Cela n'a ni prix ni comparaison et c'est presque miraculeux, mais nous ne nous en rendons pas compte et nous en sous-estimons la valeur. Cette minute infime, infime devant la grandeur de l'univers, et énorme pour chacun d'entre nous, représente l'aventure d'être en vie. Ainsi, on comprend pourquoi cette créature, l'Homme, est nécessairement grégaire : elle est incompatible avec la solitude.
Ce n'est pas un félin, qui peut vivre seul au milieu de la montagne. C'est un être collectif qui a besoin d'une famille, qui a besoin des autres pour vivre. Voilà pourquoi c'est un animal politique, tel que le disait Aristote, à cause de son besoin de société.
Et deuxièmement, parce qu' il invente toujours quelque chose en quoi croire, parce qu'il aime la vie. C'est une constante. A tous les âges et époques, à tous les endroits de la Terre, il a cru en quelque chose.
Peut-on imaginer plus grande utopie que les religions ? Pourquoi la créature humaine insiste-t-elle toujours sur cette même issue de secours, inventer des religions ? Croire en un bâton, en une pierre, en une grotte, en une étoile, que sais-je, ça n'a pas d'importance, les exemples sont infinis.
Que ce soit le Christ ou Mahomet, peu importe, le gars croit. Il croit parce qu'il veut vivre dans l'Au-Delà et qu'il sait que la vie s'écoule. Il a pitié de lui-même.
Il construit un monde plus ou moins imaginatif. Au fond, c'est le prolongement de son amour pour la vie, même s'il n'en est pas conscient. Alors, de cet amour à la vie, on trouve des symptômes de nos réactions partout il faut comprendre que c'est là la première valeur, l'amour pour la vie.
La vie, il faut en prendre soin. Mais attention, nous ne venons pas au monde simplement parce qu'il s'agit d'une vallée de larmes qui nous mènera un jour au paradis, faut pas déconner ! Non !
A notre âge, non ! La vallée de larmes et le paradis sont ici, tout est ici. Et il faut se battre pour tout.
Cela dit, outre la vie, il y a d'autres choses qui comptent beaucoup. L'une d'entre elles, peut-être la plus importante après l'amour : la liberté. Mais qu'est-ce que la liberté ?
Si on la regarde avec un regard français, on pourrait la définir avec ces mots pompeux de la langue de Molière, qui disent tout de tout et qui t'éblouissent. Mais à mon sens il faut être plus terre à terre. Qu'est-elle ?
La liberté, c'est ce temps de la vie où tu fais de toi ce qui te plaît, ce qui te motive. Es-tu libre quand tu dois aller bosser ? Oui, si le boulot te plaît beaucoup.
Mais, si comme la majorité des gens, tu vas bosser pour répondre à tes besoins matériels et à ceux de ta famille, on peut convenir que tu n'es pas libre à ces moments là. Tu es soumis aux lois de la nécessité. Quand es-tu libre alors ?
Quand tu dépenses le temps de ta vie dans ce qui te plaît à toi. Ça peut être jouer au foot, pêcher, si t'es jeune, aimer ou tomber amoureux, que sais-je, les mille et une choses dont tu n'attends pas un retour matériel, mais qui te font sentir quelque chose qu'on peut appeler le bonheur. Ce qui veut dire que, plus tu dépenseras le temps de ta vie dans ces choses, plus tu tendras à être heureux.
Et, moins tu y passeras de temps, moins tu seras heureux. Bien sûr, tu peux avoir pas mal de temps pour ces choses, si tu voles le temps de bonheur à d'autres qui travaillent pour toi. N'est-ce pas ?
Mais il s'agit là d'une vie de voleur. On peut appeler ça plus-value, exploitation, que sais-je, peu importe. Aucune de ces choses n'est la monnaie de l'échange.
La véritable monnaie c'est le temps de ta vie, parce que tu ne peux pas aller au supermarché et acheter cinq années supplémentaires de vie. La vie t'échappe. Alors, il faut penser : qu'as-tu fait de ta vie ?
On ne peut pas faire des transferts de vie. La vie est donc la plus grande richesse que tu as. Tu n'es pas né pour travailler et pour souffrir.
Si tu vis tu auras forcément un part de souffrances et tu devras nécessairement travailler, parce que si tu ne travailles pas, tu es en train de vivre sur le dos d'un autre. Mais attention ! La vie n'a pas été pensée pour travailler.
La vie est là pour être vécue, c'est donc quelque chose de beaucoup plus riche. Mais le travail joue tout de même un rôle comme facteur de survie, mais aussi comme facteur social : pour compenser toutes les choses que nous offre la civilisation, nous devons lui apporter en retour notre quota de travail. Et ça il faut le comprendre une fois pour toutes.
La Libération ce n'est pas un monde de fainéants vivant sur les dos des autres. La libération c'est justement une entreprise qui s'oppose à ce petit nombre de profiteurs qui vivent sur le dos de la majorité. Non !
À partir du moment où nous avons des nécessités matérielles pour survivre, il faut se rendre à l'évidence que le travail fait partie intégrante de notre relation sociale et de ses compensations. Mais il y a également un devoir à la vie : vivre ce trésor. Or la massification de l'obligation de travailler à tous contribue à démultiplier le capital social ainsi que l'accumulation de ressources : ce qui veut dire que l'on peut travailler de moins en moins.
Moins de temps de travail pour plus de temps de liberté. Ce qui peut se traduire par une magnifique oisiveté. La Liberté peut être, si elle le souhaite, vautrée le ventre en l'air sous un arbre.
Elle fait ce qu'elle veut, c'est pour cela qu'il s'agit de liberté. C'est la liberté de choisir. Et si quelqu'un veut l'utiliser pour se consacrer à son hobby, eh bien libre à lui !
Il ne faut pas tomber dans des considérations égalitaristes obtuses, de vouloir imposer aux autres ce que l'on pense et encore moins d'avoir des États qui nous organisent l'existence et nous contraignent tous. Non non... parce que sinon nous n'avons pas de liberté.
La liberté dans le sens profond du terme, qui contient une part d'individualité, de jouissance de chacun, de libre arbitre... mais qui a aussi une limite : ne pas faire chier les autres.
La voilà la limite : ne pas faire chier les autres ou voler la liberté des autres. Pourquoi ? Parce qu’il faut que cette liberté soit sociale.
Bon, je crois cher camarades, que pour arriver à ceci il existe une arme : elle est ici, dans notre tête. Si tu te laisses confisquer ta vie par la toile d'araignée où nous sommes empêtrés, c'en est fini de toi. Tu auras les plus grands rêves, mais tu finiras par travailler pour une quelconque multinationale et la partie sera finie pour toi.
Si tu te laisses convaincre qu'il faut changer ta voiture tous les deux ans, parce que ton voisin a changé la sienne, c'est fini, c'est foutu pour toi. Rien ne va te suffire. Et si on obtient les journées de travail de six heures, eh bien tu iras te chercher un deuxième travail.
Et au lieu de 8 heures par jour tu en travailleras 12. Et si demain la journée de travail est réduite à quatre heures, tu te trouveras trois boulot et comme ça, ça n'a pas de fin. Parce que comme disait Sénèque, le pauvre c'est celui qui à besoin de beaucoup, parce que le « beaucoup » est infini.
S'agit-il ici d'une ode à la vie d’ermite dans une grotte avec une feuille pour seul habit ? Non. Ceci est une ode à la sobriété, apprendre à vivre léger de bagage, sans trop de nécessités matérielles avec une existence simple qui valorise les choses fondamentales de la vie : avoir du temps et ne pas te laisser voler le temps de ta vie.
Et cette limite se trouve dans tes habitudes et dans ta tête. Si chaque soir lorsque tu vas au lit ou lorsque tu te réveilles tu consacres cinq minutes à penser à ce que tu as fait la veille, si c'était bien ou pas, ou si tu t'es fait mener par le bout du nez par une campagne de pub. Ça c'est apprendre à se défendre.
Se défendre de quoi ? Se défendre de cet imposant filet imperceptible qui conditionne notre existence et qui dirige toutes nos habitudes et qui nous a complètement encerclés. Et apprendre à faire son introspection.
Faire parler le juge que nous avons chacun en nous et évaluer nos actions : si ce qu'on a fait est bien ou pas. Nous n'allons jamais réussir à améliorer le monde si nous ne luttons pas d'abord pour nous améliorer nous mêmes. Et ça il faut s'en rendre compte.
On ne peut pas construire des édifices socialistes avec des ouvriers capitalistes. Ils volent les planches, ils emportent le matériel, ils piquent les tringles... ce n'est pas possible.
Alors, ceci est important parce que ma génération à moi a cru qu'avec des changements dans les relations de production et de distribution, nous créerions les conditions pour un homme nouveau, différent, mais nous avons mal estimé le poids des habitudes et des coutumes ! Et avec le passage du temps et le poids de nos défaites et nos échecs on a commencé à comprendre une première grande leçon historique si toi tu ne changes pas, rien ne change. Comme le dit une chanson en Uruguay « quand bien même ton président serait Fidel... » Je veux dire : il y a un problème.
Nous avons lutté vers l'extérieur et nous n'avons pas livré bataille pour le changement vers l'intérieur de nous-mêmes. Notre volonté de changement est une exigence dirigée vers les autres sans le courage de formuler cette exigence à nous-mêmes. Et il s'agit là d'un long chemin et d'une longue aventure que de se risquer vers l’intérieur.
Je me donne le luxe de penser ainsi parce que des 13-14 ans que j'ai vécu en taule, j'ai dû en passer presque 8 sans même voir un livre et je n'ai donc pas eu d'autre solution que d'aller vers l'intérieur pour y chercher la force de survivre. Et je me suis rendu compte qu'il s'agissait des années les plus créatives et les plus fécondes de ma vie. Et je n'aurais pas développé ma personnalité si je n'a vais pas connu un tel sort.
J'ai donc appris un autre type de leçon que je voudrais transmettre aux jeunes les seuls vaincus sont ceux qui baissent les bras, ceux qui se rendent. Et je le dis en insistant. Mais je ne parle pas uniquement ici de politique, je parle de tous les méandres de la vie depuis le travail jusqu'à l'amour.
La vie est pleine de collisions et d'échecs mais la véritable grandeur consiste à recommencer. Reprendre à nouveau. Vaincu est celui qui baisse les bras et dit « stop, je n'en veux plus ».
Mais c'est le contraire ! Je voudrais pouvoir arriver à la fin de ma vie et dire au barman se trouvant de l'autre côté du comptoir « Une deuxième s'il vous plaît ! » Autrement dit, il faut vivre avec envie, avec entrain, avec amour pour la vie, qui s'écoule.
Comprendre que vivre, c'est toujours partir à l'aventure et tenter de mettre en jeu ce qui pour nous compte le plus : l'envie de vivre. Ainsi, et pour finir, je vous propose cette réflexion. Je vois parfois que les gens pensent : « maintenant, la Droite peut gagner », comme si ça impliquait la fin du monde.
En Amérique Latine par exemple, avec le cas Argentin, qui a vu gagner encore une fois le Radicalisme ou je ne sais plus qui, dans la province de Buenos Aires... on en fait tout un foin.
Chers camarades, j'ai rappelé avant que l'être humain, à tous les âges et à toutes les époques, et selon les circonstances qu'il affronte, invente toujours quelque chose en quoi croire : c'est l'attitude religieuse. Il n'y a sûrement pas plus grande utopie qu'une religion. Et je dis ceci avec un respect infini car si le phénomène religieux est un penchant humain c'est parce qu’il s'agit là d'un aspect intégré dans le disque dur de l'espèce.
De la même manière dans toutes les civilisations et à chaque époque l'humain a toujours eu des penchants plus conservateurs et d'autres plus solidaires et enclins aux changements. Les termes de Gauche et Droite sont issus du contexte de la Révolution française du fait de s'asseoir, dans un hémicycle comme celui-ci, d'une certaine manière. Mais en réalité il y a toujours eu des Hommes luttant pour le changement au nom de la justice sociale, pour partager et être solidaires alors que d'autres étaient beaucoup plus conservateurs.
Ces deux penchants sont des constantes de l'Humanité. Aucun des deux ne l'emporte définitivement. Il n'y aura jamais de victoire assurée pour ce que nous autres appelons la Gauche ni pour ce que nous appelons la Droite.
Ce qu'il y a, c'est des étapes transitoires dans un débat permanent de l'Humanité, qui évolue et qui rend possible, pas à pas, le Progrès et la multiplication de la civilisation. Nous ne réaliserons jamais une société parfaite parce que toujours, nous serons en train d'avancer. Ce qui compte, c'est le chemin !
Et la dévotion qu'on éprouve à son égard qui est un engagement directement lié à notre propre existence. Il ne s'agit pas de triompher pour gagner la reconnaissance et la couronne de laurier. Ça, c'est pour les gros empereurs et leurs semblables, qui se félicitent et attendent qu'on leur déroule le tapis rouge...
Ici, il ne s'agit pas de triomphe, mais de la vie. Et il restera quelque chose de meilleur pour ceux qui arriverons derrière nous car la véritable solidarité et le véritable progrès, sont intergénérationnels. Alors, je vois tout ceci comme une lutte permanente et éternelle.
Pourquoi vous dis-je cela ? Vous pensez que l'on devrait dire que les Gracques étaient de Gauche ou qu'Ashoka était un empereur de Gauche dans l'histoire de l'Inde ? Ou que par moment Confucius semble l'être également ?
Doit-on dire que le message le plus à Gauche en Occident est celui du Christ, parce qu'il a hérité de la philosophie des Esséniens ? Nous pourrions prolonger notre propos dans cette direction, n'est-ce pas ? Que le Christ à suivi le pas aux Stoïques, que sais-je...
Ce débat est éternel dans la vie humaine. La main conservatrice est nécessaire, car on ne pourrait pas vivre en changeant tout, tous les jours, ça rendrait fou. On a besoin d'un minimum de stabilité.
Mais quand se forme une grosse croûte qui ne veut plus rien entendre, on arrive à une situation réactionnaire et c'est l'avènement du fascisme : la pathologie du conservatisme. Mais le progressisme a également sa pathologie. Elle prend la forme d'une sorte de chorée de Huntington, c'est l'infantilisme.
Le fait de confondre désir et réalité. L'inconformisme chronique où jamais rien ne nous convient. Et en fin de compte, on se transforme en petits philosophes de bistrot, qui parlent beaucoup mais n'en branlent pas une...
Ces pathologies que j'évoque, nous les connaissons et nous les aurons toujours avec nous, quoi qu'il arrive. Mais, entendons-nous, cette lutte est permanente son existence est comprise dans celle du genre humain et dans son ardent désir de croître, d'avancer. L'Homme, cet animal conquérant, ne conquiert pas seulement des territoires mais lutte également pour atteindre quelque chose de meilleur, poussé par son inconformisme naturel.
Donc, camarades, je ne sais pas ce qui va se passer avec la Droite...
Mais ce que je veux dire c'est que dans cette lutte les meilleurs ne sont pas ceux qui font le plus mais plutôt ceux qui, quand la mort les emporte laissent derrière eux des gens prêts à les remplacer et à les dépasser qui lèvent à nouveau les étendards du progrès humain. Voilà pourquoi il n'y a pas de triomphe définitif parce qu'il n'y aura jamais de défaite définitive. Merci.
Bonjour M. Mujica, j'ai une question avant tout pour vous. En tant que jeune qui ne comprend pas forcément ce monde qui voudrait pouvoir changer les choses j'ai une question qui me taraude depuis longtemps concrètement qu'est ce que nous pouvons faire nous les jeunes pour nous changer nous mêmes mais pour également changer le monde et comment y arriver.
Peut-être avez-vous des conseils, faut-il commencer par nous-mêmes, faut-il commencer par militer dans un parti politique, ou dans la société civile ? Par où commencer donc et comment convaincre les gens parce qu’il y a beaucoup de gens qui s'activent mais j'ai l'impression que ces efforts restent cloisonnés à une partie de la société et que la majorité des gens ne font pas attention à ces choses ou ne les comprennent pas car on en parle peu dans les médias. Comment lutter donc contre ceci qui paraît si grand et quand on a 20 – 25 ans on ne sait pas par où s'y prendre.
Voilà, ce serait donc pour savoir si vous avez des conseils à ce sujet. Merci. Avant toute chose je voudrais remercier le camarade Mujica ainsi que ceux qui ont organisé cet événement historique car le camarade Mujica a déjà un certain âge et c'est donc vraiment une chance et un honneur de l'avoir parmi nous.
Et je voudrais, au nom de tous les camarades latino américains qui ont vécu dans l’exil saluer Lucia ainsi que tous les camarades qui ont continué à militer ici. Car je voudrais que tu saches que tout ces latinos qui sont arrivés en Europe se sont intégrés à la vie sociale et politique de France et continuent jusqu'à nos jours à semer nos graines. J'ai apprécié le fait que tu dises qu'il ne s'agissait pas d'une catastrophe ce qui se passait en Argentine en ce moment.
Il s'agit d'une petite défaite, mais sûrement pas d'une défaite totale, parce que comme tu l'as dit, il s'agit là de processus sur la longue durée. Par contre, concernant la France, je dois avouer qu'en ce moment je suis un peu triste. Je suis consciente que le peuple français jouit d'un très riche passé en termes de luttes sociales et politiques mais aujourd'hui cette combativité n'est presque plus visible.
Les fondations existent encore, mais notre visibilité est très restreinte. J'aimerais avoir ton opinion depuis l'étranger à propos des luttes sociales et politiques dans ce pays avec son passé si riche et que j'aime tant. Merci.
On dit de Dieu... qu'il est quelqu'un de très puissant mais il lui a tout de même fallu une semaine pour faire le monde et après il a dû se reposer le dimanche !
Alors pour nous qui sommes loin d'être des dieux nous pouvons simplement essayer de répondre partiellement à ces questions qui en réalité renferment un univers tout entier. Le colonialisme en Afrique survit malheureusement parce que le capitalisme d'extraction est encore très fort et parce qu'en Afrique même des groupes oligarchiques sont souvent au pouvoir. Ces Africains oligarques servent donc en grande partie des intérêts qui ne sont pas africains et qui sont en réalité très éloignés des intérêts de leur peuple.
Ceci arrive en Afrique, mais aussi en Amérique, et dans toute la partie semi-coloniale du monde. Les phénomènes de libération ne sont pas seulement des phénomènes militaires. Le caractère militaire est le plus visible ; c'est l'évidence même.
Mais la profondeur des phénomènes de dépendance est bien plus grande. Ces phénomènes impliquent une subordination de type culturel, technique, financier... et un assujettissement au groupe oligarchique dominant.
J'ai dit plus tôt qu'il fallait commencer à raisonner en tant qu'espèce mais cela ne signifie en aucun cas que nous avons aboli les classes sociales qui existent dans notre monde. Ça, c'est une autre affaire. Je me suis simplement contenté d'esquisser quelques idées, que certains développeront et d'autres pas.
Ce que je voudrais par contre bien faire comprendre, c'est que les changements sociétaux nécessitent en amont l'avènement d’entités collectives appelées des « partis ». Les changements sociaux ne sont pas le cadeau d'hommes illuminés qu'un jour les forces de la nature combinent pour nous offrir le progrès humain tel un acte de magie. Ces changements sont des constructions collectives qui nécessitent beaucoup de force et qui dépassent largement ce que n'importe qui pourrait apporter sur le plan individuel.
Ce qui compte, ce n'est pas le mec qui porte le drapeau, mais la taille de la colonne qui le suit, car c'est elle qui pèse dans l'affaire ! Cela veut donc dire que nous pouvons très bien être des libres penseurs contestataires, des brillants orateurs de comptoir, ou conférenciers… mais qu'au bout du compte on ne dérange personne ! Car pour pouvoir influencer l'ordre de choses il ne suffit pas de disserter, penser et parler.
Il faut organiser une colonne humaine qui puisse multiplier les forces. Et cela implique quelques éléments clés qu'il faut connaître. Le premier est le fait que toute grande colonne humaine porte en elle des contradictions car elle n'en reste pas moins le regroupement d’un agrégat de libertés individuelles.
Plus la colonne sera grande, plus il y aura de bordel. Il faut donc apprendre à gérer tout cela. Si toi, tu te permets de chipoter, de regarder à la loupe et de juger à tout va, alors personne ne sert à rien.
Pourquoi ? Parce que nous, les êtres humains, nous sommes ce que nous sommes. Il n'y a pas une foule de Che Guevara !
Elle ne peut pas exister ! Mais de toute façon, les Che Guevara ne peuvent pas changer l'histoire s'ils n'ont pas derrière eux une colonne qui leur donne la force de peser. C’est-à-dire que les vrais progrès sont toujours collectifs et nécessitent de passer par les partis.
Parce qu'en plus les partis sont dans un premier temps un filtre nécessaire et dans un second temps l’outil qui permet l'établissement du pacte entre les générations. Quand les porte-étendards quittent ce monde, d'autres relèvent le drapeau et continuent la lutte. Car sinon, les causes défendues restent telles des étincelles dans le devenir de l'Histoire.
Pour qu'elles vivent à long terme on a besoin de la continuité assurée par le pacte collectif que signifie la construction d'un parti. Pour l'instant, nous, les êtres humains, n'avons pas trouvé d'autre formules que celle des partis. Et d'ailleurs, quand on se passe des partis, il ne reste plus que des phénomènes individuels permis par notre modèle de société.
C’est ainsi qu’apparaissent par exemple des Berlusconi, des gens qui ont beaucoup d'argent, et ceci et cela. Ou, un sportif connu qui a sa petite idée et qui surgit de nulle part sans crier gare, et qui récolte des voix dans les urnes. Ou un acteur de cinéma, ou que sais-je.
Quelqu'un qui a été médiatiquement connu est promu comme futur gouvernant. C'est une loterie. Avec tous les défauts que les partis peuvent avoir et qu'ils ont inévitablement du fait de notre pauvre humanité, les partis ne sont pas construits par les dieux, ils sont construits par de la chair collective, par des êtres humains.
Mais ce sont eux qui servent à organiser et à penser les luttes sur le long terme. C'est pour ça que je réponds à la môme qui m'a posé une question avant : dire que « la politique ne m’intéresse pas » équivaut à s'en passer, et à dire : « je laisse les autres décider ». Et avec des attitudes comme celle-ci, nous en arrivons au maintien du statut quo et on ne change rien.
Non. L'homme est un animal politique ! Et il est politique car il s'intéresse, qu'il s'en rende compte ou non, au destin collectif de la société.
Même s'il croit ne pas s'y intéresser, il vivra toujours en marmonnant des choses dans sa barbe, en critiquant, en se plaignant, etc...
Et çà, c'est une attitude politique. C'est pour cette raison que je pense que la forme la plus mûre de la volonté de changement passe par la construction de partis la construction de forces collectives en restant conscient des limites qu'elles ont mais sachant aussi la tolérance qu'il faut leur accorder. Quand je dis parti, je dis aussi que les poignées de mains doivent être couplées à la promotion de politiques d'alliances.
Qu'est-ce que cela signifie ? que ceux qui ont des identités différentes dans beaucoup d'aspects mais qui peuvent être d'accord avec ceci ou cela, être d'accord avec un programme précis dans une étape de l'histoire précise, eh bien il faut essayer de faire en sorte qu'ils marchent le plus près possible les uns des autres, qu'ils trouvent des accords. Pourquoi ?
Parce que c'est une façon de multiplier la force. Pour cela, il faut garder en tête l'objectif principal ! L'objectif principal n'est pas d'être d'accord en tout point.
C'est d'être d'accord sur une tâche donnée, sur une étape donnée ! On peut alors avoir beaucoup de différences, mais être tout de même d'accord sur ces points là. C'est comme si ta bagnole était embourbée quelque part et que quelqu'un qui pouvait t'aider passait par là.
Tu ne vas pas commencer à lui poser des questions sur ceci et sur cela pour savoir ce qu'il pense ! Non ! Toi, tu as besoin qu'on pousse ta voiture à ce moment précis !
Donc si tu dois freiner l'avancée de la Droite, tu dois t'allier avec tous ceux qui pensent qu'il faut freiner l'avancée de la Droite. Et ce, au moins de manière conjoncturelle. Ça, il faut le comprendre.
Et cela signifie faire preuve d'une grande ouverture. Et une grande ouverture veut dire que l'on est soi-même intimement convaincu de ses propres forces. Est-ce difficile ?
Très certainement ! Moi j'appartiens à une force politique dans laquelle nous comptons environ 25 partis. Il faut presque avoir un organigramme pour se souvenir des noms de chacun !
Il y a des grands et des petits. Oui, mais ça fait quarante ans qu'on chemine ensemble et chacun n'a pas perdu son identité de parti pour autant ! Les gens passent de l'un à l'autre, certes mais ils restent dans le même camp pour lutter contre la Droite.
Voila la chose ! Certes, on se donne des sacrés coups de pied sous le bureau mais face à la Droite, nous sommes tous dans la même équipe. Et nous avons appris que celui qui quitte le terrain perd la partie.
Mais attention, nous sommes conscients que chacun à ses grands rêves et ses différences que certains seront plus sociaux-démocrates, d'autres plus radicaux. Et de l'extérieur, certains nous critiquent parce qu'il considèrent que nous sommes en train de faire alliance avec le diable pour telle ou telle raison. Moi, je réponds : mon gars nous, nous sommes en train de lutter, nous n'allons sûrement pas changer le monde, nous nous battons juste pour qu'il y ait moins de pauvres pour que le gâteau soit mieux partagé, pour trouver des solutions...
On change l'Histoire ? Non, on n’y change que dalle à l'Histoire mais pour celui qui ne pouvait manger que de temps en temps et qui commence à pouvoir se nourrir tous le jours, lui il a fait une révolution. Pour l'autre, pour l'intello qui mange à sa faim et qui a une solution à tous ses problèmes, pour lui, non, ça n'en est pas une !
Comment? Les quarante millions de personnes que Lula a sorti de la pauvreté au Brésil ce n'est pas une révolution ? Non ?
Allez, ne vous foutez pas de ma gueule Vous ne savez pas ce que c'est que la faim ! Cela ne suffit pas ? C'est malin !
Bien sûr que ça ne suffit pas ! Tant que l'exploitation de l'Homme par l'Homme existera, bien sûr que ça ne suffira jamais. Mais laissez-moi tenter de faire avec les réalités du quotidien des gens.Ils n'ont que cette vie, et il faut lutter pour qu'elle soit meilleure.
Et ce n'est pas spéculer sur la pitié, c'est juste se battre pour la vie. Et si je joue à l’intello en disant des belles choses et que je ne m'intéresse pas au sort bien réel que vivent les gens, les gens s'en foutent ! et ils ont bien raison car ils se disent : « qu'est ce que tu viens m'ennuyer avec tes histoires alors que je peine à payer mes factures à la fin du mois et que je suis fauché ».
Pourquoi ? Mes chers, Don Quichote sans Sancho n'est rien, mais à la fin de l'histoire, Sancho est lui aussi Don Quichote.
Jean-Luc Mélenchon