Lecornu 2 : la réaction de Dominique de Villepin
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Notes douces ... - A.Casse: Bonsoir à tous.
Bienvenue dans "C dans l'air". Bonsoir, D.de Villepin.
Vous êtes ancien Premier ministre et vous avez aussi été ministre de l'Intérieur et ministre des Affaires étrangères. Vous avez lancé votre parti, La France Humaniste, et aussi écrit ce livre, "Le Pouvoir de dire non", aux éditions Flammarion. E.Macron a choisi de reconduire à Matignon S.Lecornu, qui avait pourtant démissionné ce lundi.
La crise politique que nous traversons en France fait la une des médias étrangers. C'est surtout la presse allemande qui est sévère, ce samedi. Elle titre "Un président sans peuple", "Un président têtu".
Quel adjectif vous accoleriez auprès du président de la République aujourd'hui? - D.de Villepin: Je crains que le sentiment de beaucoup de Français, et c'est en tout cas le mien, c'est celui d'un président qui n'a que du mépris pour les institutions, pour la classe politique, pour les partis politiques et, malheureusement, pour nombre de nos compatriotes.
Si vous êtes une caissière, une infirmière, un jeune entrepreneur, vous êtes dans une situation où vous ne voyez pas l'avenir, où vous ne comprenez pas quelles sont aujourd'hui les perspectives. Il est difficile de se lever le matin, d'entreprendre, quand vous souffrez sur votre pouvoir d'achat et quand les décisions que vous devez prendre, comme des investissements, par exemple, sont bloquées par l'absence de perspectives. Nous sommes sans doute dans les derniers soubresauts du macronisme.
Si j'étais plus cruel encore, je dirais que nous sommes dans les dernières pirouettes du macronisme, d'un macronisme qui a perdu sa boussole, celle de l'intérêt général, celle des Françaises et des Français, et qui est engagée aujourd'hui dans une mécanique mortelle dont on commence à voir le bout. Le bout, c'est évidemment le risque de dissolution, qui nous conduit dans une nouvelle étape de ce calvaire politique que nous vivons tous les jours. - A.Casse: Vous parlez de derniers soubresauts du macronisme.
Ca veut aussi dire qu'il n'est pas mort. E.Macron a lui-même convoqué les représentants des partis à l'Elysée pour essayer de trouver un chemin.
Est-ce la même méthode? C'est bien, qu'il redescende dans l'arène? - D.de Villepin: C'est bien, sauf qu'il est aujourd'hui le moins bien placé pour mettre les mains dans le moteur politique.
Depuis la dissolution, nous le savons, le président a perdu. La politique macroniste a été condamnée par les Français. La première leçon que le président aurait dû tirer de cela, c'est dans l'ordre, et avec méthode, jouer le jeu de la démocratie et donc confier à des personnalités politiques, au Parlement, le soin de nous permettre de sortir de cette situation. - A.Casse: Vous étiez pour un Premier ministre de gauche. - D.de Villepin: J'étais pour que nous commencions, avec méthode, dans l'ordre, par les partis politiques les mieux placés.
Nous n'en sommes plus là. On voit bien que le président de la République a choisi de reconduire le même, S.Lecornu. - A.Casse: A tort? - D.de Villepin: Le plus proche de lui.
Vous êtes devant des Français qui veulent que soit mis fin à la politique macroniste. Vous choisissez de donner le signal, par 2 fois, celui qui est le plus proche de vous, dont vous auriez rêvé qu'il soit votre successeur, après avoir choisi des gens déjà très proches de la politique macroniste avec M.Barnier et F.Bayrou.
Le signal de la compréhension et de l'écoute des Français n'est toujours pas donné. - A.Casse: Vous aviez dit: "S.Lecornu ne doit pas être le gentil toutou du président." Quand E.Macron lui dit qu'il a carte blanche, il est au contraire en train de lui dire de s'émanciper? - D.de Villepin: C'est en cela qu'il reste une dernière carte, pour S.Lecornu.
C'est celle d'un président qui, aujourd'hui, donne des marges de manoeuvre à son Premier ministre. Il voit bien qu'il perd la main. Il faut jouer le va-tout.
C'est Lecornu 2. Il a sans doute plus de marge de manoeuvre que tous ses prédécesseurs à Matignon. - A.Casse: Pourquoi? - D.de Villepin: Parce que le président s'est confronté à la classe politique.
Il a eu un sentiment d'humiliation très fort ces derniers jours. Votre premier Premier ministre, E.Philippe, qui vous crache au visage et qui demande votre démission, qui met à mal les institutions, quand vous êtes E.Macron, vous le vivez mal.
Il y a aussi G.Attal, un Premier ministre très jeune à qui E.Macron donne sa chance, et qui s'interroge: "Nous ne comprenons plus ce que fait le président de la République." Il y a aussi B.Retailleau qui, sans avoir été nommé ministre de l'Intérieur, ne serait rien aujourd'hui.
Il tire le tapis sous les pieds du premier gouvernement Lecornu moins de 24 heures après. C'est pour cela que le spectacle du président convoquant les partis politiques a quelque chose qui sonne comme une volonté de revanche. Le président veut régler leur compte à ces macronistes qui l'ont trahi.
Il donne carte blanche à S.Lecornu pour tenter sa dernière chance. C'est-à-dire des marges de manoeuvre sur les retraites.
Qui l'eût cru? E.Macron prêt à avancer sur ce domaine, c'est une nouveauté. - A.Casse: Vous vous placez sur le domaine psychologique, comme si l'agenda du président, le seul, ce serait de prendre sa revanche, et pas l'intérêt du pays.
C'est ce que vous pensez? - D.de Villepin: On n'a pas vu beaucoup de rendez-vous frapper au coin de l'intérêt général au cours des derniers mois et même des dernières années, depuis 2022.
On en est réduits à essayer de décrypter les pirouettes, les décisions d'E.Macron qui, pour tous les Français, reste très énigmatique. Il y a aujourd'hui un impératif.
Je ne suis absolument pas désireux de faire la politique du pire. Il faut faire avec ce que l'on a. Ce gouvernement, Lecornu 2, il faut tout faire pour arriver à lui permettre d'avoir des résultats, dans l'intérêt du pays, de tous les partis politiques.
Par exemple, un armistice budgétaire, que tous les partis déposent les armes, s'entendent pour donner un budget à la France. Les Français n'en peuvent plus de cette incertitude. Les chefs d'entreprise n'en peuvent plus de cette instabilité et de cette imprévisibilité.
L'Europe, le monde nous regardent avec effarement. Armistice budgétaire. On donne un budget à la France.
Il y a 2 variables sur lesquelles on peut agir, que le président a d'ailleurs dénouées. D'abord, la réforme des retraites. Faut-il reporter, suspendre, ou revenir sur la réforme? - A.Casse: Pour l'instant, c'est un report. - D.de Villepin: Ca fait partie des choses qui doivent être débattues avec les partis politiques.
S.Lecornu doit s'en charger. En ce qui concerne les gestes indispensables en matière de justice sociale et fiscale, il appartient au gouvernement de faire ce qu'il faut pour réparer les dégâts de la politique d'E.Macron au cours des dernières années.
Enfin, 3e impératif. On le voit bien, la France est à bout de souffle. Notre Etat ne fonctionne plus.
Il faut donc refonder l'Etat. Il y a quelques pistes sur la table aujourd'hui. Dans un nouvel équilibre des pouvoirs entre les administrations centrales, l'Etat et les collectivités locales, on doit retrouver une dynamique.
Ne l'oublions pas: nous sommes non seulement, et c'est paradoxal vu la crise budgétaire, un pays riche, mais qui a aussi des atouts exceptionnels, sur le plan technologique, social et culturel. Nous gâchons aujourd'hui ces chances. - A.Casse: Quand vous parlez d'armistice budgétaire, vous dites quoi aux partis qui, comme LFI, menacent de censurer le gouvernement?
Ils ne sont pas les seuls. On ne sait pas encore comment le PS va se prononcer. Est-ce irresponsable de vouloir censurer le gouvernement actuel?
Je parle de celui qui n'est pas encore nommé. - D.de Villepin: Le président de la République, et c'est le sens de la confrontation à l'Elysée hier, entend bien faire comprendre à tous les partis politiques que si les choses ne se dénouaient pas, c'est la dissolution.
La dissolution aura lieu dans une semaine, dans un mois, dans 3 mois, mais elle aura lieu. Entre-temps, essayons de faire passer un budget. Le président veut prendre sa revanche.
Il veut se refaire. C'est le cas de tous les joueurs. En même temps, il veut utiliser cet instrument de la peur pour contraindre le jeu politique, le Parlement, à avancer.
Essayons de profiter de cette situation pour au moins obtenir un budget. Reprenons les choses en main. De ce point de vue-là, nous avons 3 exigences.
D'abord, respecter nos institutions. On ne peut pas s'amuser comme on le fait aujourd'hui avec nos institutions... - A.Casse: Vous faites référence à ce qu'E.Philippe a dit cette semaine, l'ancien Premier ministre, qui est pour une présidentielle anticipée... - D.de Villepin: Rendez-vous compte ce que donnerait une démission anticipée du président pour la suite?
Tous les successeurs d'E.Macron, tous les futurs présidents, seraient suspendus à la première difficulté, à une demande de démission, de destitution. Nous instaurerions, Après le coup de force permanent dont avait parlé F.Mitterrand, le coup de mou permanent.
Ce serait une instabilité systématique qui serait le rendez-vous de la démocratie française. On ne peut pas l'accepter. C'est pour cela qu'à côté de cette exigence de respecter les institutions, nous devons faire tout ce que nous pouvons pour être utiles dans cette période, utiles aux Français et à la France, en particulier sur l'adoption d'un budget.
C'est pour cela qu'il est si important d'adopter ce budget. Troisièmement, il faut maintenant être raisonnables et lucides. Il faut que toutes les forces républicaines, sociales, écologiques, humanistes se rassemblent pour éviter ce qui, aujourd'hui, est malheureusement le devenir de la France après une dissolution, après les élections: l'arrivée du RN au pouvoir.
Un pouvoir identitaire qui installera notre pays comme le premier pays européen qui aura basculé de la démocratie libérale à la démocratie illibérale, sous la botte du trumpisme, du poutinisme. Nous perdrons notre liberté, notre souveraineté, notre indépendance française avec, par ailleurs, un certain nombre de responsables politiques qui n'ont aucune expérience de la politique et de l'Etat. - A.Casse: C'est pour cela que vous êtes contre la dissolution.
C'est difficile de dire qu'on est contre le fait de demander aux Français de se prononcer et de choisir une majorité. - D.de Villepin: Le président de la République a eu recours à la dissolution au pire moment.
Il a joué avec nos institutions. Nous avons cette tripartition de l'Assemblée nationale. On peut continuer à jouer, mais nous connaissons le résultat: le RN.
C'est pour cela qu'il est temps de se mobiliser contre cette perspective d'un pouvoir identitaire qui s'installerait d'abord à Matignon, et ensuite à l'Elysée. - A.Casse: Vous n'êtes pas candidat officiel à la présidentielle, mais à chaque interview, vous faites un pas supplémentaire en ce sens.
Il y a aussi un autre sujet très important dont on voulait parler ce soir: la situation à Gaza. L'actualité, c'est ce plan de paix de D.Trump au Proche-Orient, le cessez-le-feu entré en vigueur, 200 000 Palestiniens qui sont de retour aujourd'hui dans le nord de Gaza.
Le Hamas a jusqu'à lundi pour libérer les otages israéliens. Dites-vous "bravo, D.Trump"? - D.de Villepin: Il faut se réjouir de ce qui est en train d'arriver.
Ca permet d'espérer à la fois la libération des otages et en même temps un cessez-le-feu. Il faut souhaiter et ne jamais oublier l'objectif que cette première phase puisse très rapidement déboucher sur une solution politique, sans quoi le cessez-le-feu ne débouchera jamais sur une perspective de paix. Pensons à ces populations, à la population palestinienne, qui ont vécu le martyre au cours des 2 dernières années et essayons de donner un cadre à la fois à Israël et aussi aux Palestiniens pour qu'ils puissent, en fait, côte à côte, et en sécurité, coexister.
Nous devons mettre tout notre poids dans la balance. La France et le président Macron ont joué leur rôle. Ils ont appuyé ces efforts.
Ils sont en partie à l'initiative de ce plan de paix qu'a déroulé
Dominique de Villepin