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interviewFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 28 juillet 2026 9 min

Éloge de la susceptibilité littéraire en bande dessinée

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:04
Locuteur 2

France Culture, les matins d'été, Bérangère Bonte. Il y a des patronymes comme ça. Vincent Ballot est écrivain et un matin, il découvre une critique assassine de son dernier livre. Son réflexe est de taper le nom de son bourreau dans une barre de recherche et le voilà lancé dans une filature qui va devenir obsessionnelle et des réflexions sur la place qu'on doit accorder à la critique. Bonjour Marie Baudet. Bonjour. Vincent Ballot, c'est votre personnage, celui que vous avez créé pour ce nouvel album de BD Criticopolis, le troisième, publié chez Gléna. Vous êtes dessinatrice, autrice. Ça sent le vécu quand même. Vous avez affronté des critiques dures.

0:46
Locuteur 1

Dures, pas tellement, mais sur mon précédent ouvrage, j'avais reçu une critique, alors non pas assassine, mais où il y avait des choses très intéressantes et des choses qui m'avaient questionnées. Et mon premier réflexe avait été de taper le nom du critique sur Internet pour voir la tête qu'il a. Et il se trouve que très peu de temps après, je me suis rendue à une conférence où il y avait un auteur de BD et je me suis aperçue, en étant au premier rang, que le modérateur de cette conférence était le fameux critique. Il ne s'est rien passé, il n'y avait pas de gravité, voilà. Mais juste en repartant, je me suis dit que c'est quand même très marrant cette situation.

Et je me suis dit que ce serait rigolo de pousser les curseurs un petit peu de cette situation en mettant une critique assassine et un auteur qui pète les plombs pour en faire un départ de scénario pour une bande dessinée.

1:32
Locuteur 2

Parce que là, le critique de votre BD, Thibaut Lopez, il s'appelle, c'est assez violent, vacuité des propos, dialogue convenu et artificiel. Peu de choses à sauver dans cet ouvrage, sinon l'illustration de son propre titre.

1:45
Locuteur 1

Oui, c'est assez violent. Mais voilà, ça amène à questionner sur la place de la critique dans notre société, quel crédit on lui accorde. Est-ce qu'elle est objective ? Est-ce qu'elle peut être objective ? Est-ce qu'elle n'est pas toujours empreinte d'enjeux sous-jacents ? Et finalement, est-ce que ce n'est pas l'art de se distinguer ou de rejoindre un groupe ? Des fois, dans l'idée de la critique, il y a aussi une espèce de mise en scène de soi ou de spectacle qui en dit beaucoup plus sur l'émetteur que sur le destinataire.

2:13
Locuteur 2

En exergue, vous citez Oscar Wilde dans l'importance d'être constant. Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique. On se laisse trop influencer. Alors, c'est très drôle, mais honnêtement, c'est comme ça que vous voyez les critiques littéraires ?

2:26
Locuteur 1

Pas du tout, non, non. Ne lisant pas les livres, accessoirement ? Non, non. En plus, vraiment, c'est le message aussi de la bande dessinée, c'est qu'au final, le personnage, par le biais de cette histoire un peu comique, avec une intrigue, l'auteur de roman, mon personnage, pose des questions sur la critique et il en vient à se dire qu'en fait, la critique, elle est essentielle dans notre société. S'il n'y avait pas de critique, on vivrait dans un monde totalitaire et qu'au contraire, elle est nécessaire. Là, ce qu'il questionne, c'est peut-être plutôt les dérives de celle-ci quand il y a d'autres choses qu'une objectivité. Mais non, non, je suis bien pour la critique, bien évidemment.

3:04
Locuteur 3

En explorant la presse du siècle dernier, on s'aperçoit que la plupart des critiques se sont trompées lourdement, surtout les grands poètes symbolistes, notamment, vous connaissez la liste, Malarmé, Rimbaud, le malheureux Baudelaire traîné devant les tribunaux pour les fleurs du mal, et ainsi de suite. Ce sont les exemples les plus connus. Et il y a aussi des exemples retentissants. Par exemple, Madame Bovary a été tout à fait mal jugée par les critiques de l'époque. Lorsqu'un critique littéraire a sous le nez une sorte de révolution littéraire, à savoir un livre tout à fait étonnant qui est en avance sur son temps, eh bien, généralement, il ne la voit pas, cette révolution. Et pourquoi ?

Parce que cela dérange sûrement ces notions du beau, du bien, du vrai, et même parfois ces notions de morale. Et il refuse, c'est par un esprit conservateur, et même parfois par réaction, d'où l'éreintement ou, au contraire, le silence.

3:56
Locuteur 2

Bernard Pivot, que vous aurez reconnu, critique littéraire, interrogé par Jean Prastaud. On est le 27 avril 1968, Archivina, à la vitrine du libraire. Les critiques littéraires se sont beaucoup trompées, et sur des très grands. Vincent Ballot, il ne semble pas envisager que Thibault Lobès se trompe. Il ne dit jamais, il se trompe, l'histoire me donnera raison. Il s'enfonce plutôt dans le doute.

4:19
Locuteur 1

Oui, je pense qu'en fait, il fait une fixette là-dessus, et c'est ce qui va le condamner un petit peu. C'est-à-dire qu'il pourrait tout à fait se dire, très bien, c'est l'avis de quelqu'un, ce n'est pas le mien. Ou je suis incompris. Ou je suis incompris, tout à fait. Mais non, il va devenir complètement obsessionnel. Là, on a un personnage qui disjoncte un petit peu. Ça devient un petit peu le déclencheur de toute une crise. C'est-à-dire qu'il y a ce problème-là, mais ça ne va pas très bien dans sa vie personnelle non plus. Les liens avec son ex-femme, les liens avec sa copine, les liens avec sa fille, tout se casse la figure à tous les étages.

4:58
Locuteur 2

C'est une question qui dépasse le simple cadre de la critique littéraire. C'est-à-dire, c'est aussi qui a le droit d'émettre un jugement sur les choses et les gens.

5:07
Locuteur 1

La légitimité de la critique et surtout son impact. C'est-à-dire que parfois, la critique ordinaire ou professionnelle, on dit des choses. Et en fait, ça peut quand même avoir certaines retombées. C'est aussi ça qu'il questionne parce qu'en fait, il se demande si cette critique va faire foi et que de fait, les lecteurs ne vont pas acheter son livre. Peut-être que son livre ne se vendant pas, sa maison d'édition ne va pas poursuivre de contrat avec lui. Est-ce qu'il va pouvoir continuer à payer son loyer, avoir la garde de sa fille ? Enfin voilà, ça détermine beaucoup de choses de sa carrière professionnelle, mais personnelle également.

5:43
Locuteur 2

On sait pourquoi il écrit d'après vous. C'est pour plaire ? Ça pose cette question-là aussi en tout cas.

5:49
Locuteur 1

De pourquoi il est écrivain ? Oui, pourquoi il écrit ? Je pense que, je ne sais pas, peut-être, oui, en effet, l'idée d'être compris. Quand on écrit, il y a peut-être cette idée-là, je ne sais pas.

6:01
Locuteur 2

Vous interrogez aussi les réseaux sociaux et cette société du commentaire. Est-ce qu'on en fait, là encore, et vous disiez tout à l'heure que vous aussi, quand vous avez été un peu malmenée par la critique, vous avez foncé sur Google et sur ce qui se disait sur ce critique.

6:17
Locuteur 1

Oui, après, je pense qu'il faut s'en protéger. Ça reste des avis. Je vous dis, moi, j'ai poussé le curseur. Je n'ai pas du tout vécu ce qu'a vécu mon personnage. Et puis, la critique n'était pas du tout assassine. Mais c'est vrai que, même si, quand on écrit, l'idée, c'est que ça va être reçu et vu, on est, en tout cas, on est toujours un petit peu surpris parce que c'est une entreprise qu'on fait seule, souvent, dans une bulle, chez soi. Et puis, tout d'un coup, ça a une portée. Et c'est toujours assez étonnant de voir que c'est lu, vu. Et des fois, on n'est pas préparé à ça.

6:49
Locuteur 2

Parler de bulle, quand même, ça ne s'invente pas pour une béliate. Alors, dans le dessin, on est sur des teintes assez pastelles. Et alors, il y a quelque chose de très particulier, c'est que vos personnages n'ont pas de visage. On est peut-être, mais sans visage.

7:03
Locuteur 1

Pour quelles raisons ? Et comment c'est venu, ça ? En fait, au départ, moi, je suis quelqu'un qui dessine exclusivement des visages au noir et blanc, au crayon, depuis toujours. Et il se trouve que, quand je me suis remise au dessin il y a une dizaine d'années, j'ai arrêté pendant très longtemps, j'avais envie de créer, mais j'avais envie de tout changer. Et donc, je me suis mise à faire de la peinture et à reproduire des photos de famille de mon enfance, des années 80, sur des petits formats. Et il ne me restait plus que le visage à faire. Et au moment de faire le visage, je me suis dit, ah, c'est marrant de considérer la peinture en tant que telle.

Ça fait un effet très troublant, un peu dérangeant, un peu kitsch avec l'environnement années 80, aussi bien ifi, vestimentaire. Et donc, j'ai laissé comme ça. Et il se trouve qu'ensuite, de la peinture, je suis passée à la bande dessinée et j'ai poursuivi là-dedans. Et je trouve ça intéressant, bande dessinée, parce que c'est une vraie déconstruction. Parce que c'est vrai que la BD, ce qui est important, c'est d'avoir le visage et les expressions. Là, c'est une autre façon de l'aborder en mettant l'accent sur les postures physiques. Et donc, pour se faire, pour avoir des postures très, très justes, je fais un travail photographique préparatoire avec mon entourage que je photographie.

Donc là, en l'occurrence, j'ai photographié ma mère et ses copines de belote, donc des amateurs. Et j'aime beaucoup cette idée parce que comme j'aime le décaler, j'aime qu'il y ait du décalé dans mon travail. Le décalé est présent dès le processus créatif et pas uniquement au résultat. Donc, voilà comment je travaille.

8:33
Locuteur 2

Alors, c'est peut-être les photos, mais il y a par moment, par exemple, des zooms. Il y a un zoom sur un sac à main à un moment. Ça, c'est quoi ? C'est aussi un petit peu les études de cinéma ?

8:44
Locuteur 1

Exactement. Moi, je suis issue d'un cursus cinématographique. Et je pense que, même si le dessin et la bande dessinée font partie de moi, je suis quand même extrêmement nourrie au départ par le cinéma. Et sans que ce soit vraiment conscient, je pense que j'ai une façon de concevoir la BD en pensant caméra. Merci beaucoup, Marie Bonnet.

9:07
Locuteur 2

Criticopolis, c'est publié chez Gléna, votre troisième BD et les aventures de Vincent Ballot. Il va être 9h sur France Culture. Merci.

9:16
Locuteur

Merci. Merci. Merci. Merci.

Éloge de la susceptibilité littéraire en bande dessinée — Marie-Madeleine Fourcade · Pourquijevote